Alexandra Kollontai : la pionnière qui imaginait déjà une prise en charge collective des soins
Au fil des décennies, on a souvent réduit la critique féministe du travail domestique à une simple dénonciation de la « double journée ». Pourtant, certaines voix, bien en avance sur leur temps, ont proposé des solutions radicales pour repenser la manière dont nos sociétés organisent les soins. Alexandra Kollontai est de celles-là. Militante, dirigeante révolutionnaire et penseuse prolifique, elle a formulé dès 1918 une vision audacieuse : alléger la charge des femmes en transférant une part des soins et des tâches domestiques vers des structures collectives.
Comprendre la critique : la double contrainte expliquée
Kollontai observait une réalité simple et implacable : le fait qu’une femme travaille à l’extérieur ne supprime en rien la charge qui l’attend à la maison. Travailler, préparer les repas, tenir la maison et s’occuper des enfants — tout cela pèse sur les mêmes épaules. Pour elle, le problème n’était pas la capacité des femmes à accéder au travail rémunéré, mais l’absence d’un « second volet » sociétal qui allégerait la charge domestique. Sans infrastructures adaptées, la sortie vers le monde du travail se traduit souvent par l’accumulation des tâches, et non par une réelle libération.
Une proposition concrète : des services collectifs pour soulager les familles
La force de la proposition de Kollontai tient à sa concrétude. Elle ne se contentait pas de formuler une critique abstraite : elle proposait des mesures tangibles. Cuisines collectives, comedores partagés, buanderies publiques, crèches et centres de maternité faisaient partie d’un projet cohérent visant à décharger la famille du poids des soins quotidiens. Selon elle, ces structures permettraient aux parents de continuer à participer à l’éducation de leurs enfants tout en bénéficiant d’un réseau d’appui qui prendrait en charge une part significative des tâches matérielles et éducatives.
La peur du collectif : dissiper les malentendus
Un des rejets récurrents à l’encontre des propositions de collectivisation des soins est la crainte que l’État « prenne » les enfants et éloigne les familles. Kollontai anticipait cet écueil et l’a explicitement rejeté : son projet visait à compléter — et non remplacer — le lien parental. Les services collectifs devaient être des soutiens qui préservent la participation affective et éducative des parents, tout en assurant une prise en charge professionnelle, régulière et organisée des besoins quotidiens. C’est une nuance essentielle : il s’agit d’élargir les responsabilités pour qu’elles deviennent partagées, pas d’exclure le foyer des processus de soin.
Ce qui a été tenté — et ce qui a échoué
Dans les premières années soviétiques, certaines des idées de Kollontai ont trouvé un écho réel : création de maternités, développement de crèches et expérimentation de services collectifs. Mais la mise en œuvre a vite buté sur des obstacles pratiques et politiques : manque d’équipements, pénuries, guerres et priorités budgétaires ont limité l’ampleur et la pérennité des réformes. Progressivement, les politiques ont aussi valorisé un discours plus traditionnel autour de la famille, et la double charge des femmes est restée largement intacte.
Pourquoi ses propositions restent pertinentes en 2026
Un siècle après ses écrits, la question posée par Kollontai résonne toujours : à quoi sert d’ouvrir l’accès au travail si l’organisation sociale ne donne pas le temps nécessaire pour une vie hors travail ? Aujourd’hui encore, de nombreuses femmes jonglent entre emploi, tâches domestiques et responsabilités familiales. Les propositions de services collectifs prennent un nouveau sens dans nos sociétés contemporaines où la garde d’enfants, l’accès à des soins de proximité et la mutualisation des services domestiques pourraient fortement alléger le quotidien.
Des idées à adapter au XXIe siècle
Si la proposition de Kollontai était ancrée dans une conception politique précise, ses outils peuvent être réinterprétés pour répondre aux enjeux actuels :
L’équilibre entre collectif et intimité
Le défi est d’inventer des modèles qui, comme le suggérait Kollontai, prennent en charge une partie des tâches sans aliéner le lien familial. L’idée n’est pas de substituer la collectivité aux parents, mais d’offrir un filet de sécurité et de confort qui permette aux familles de respirer et aux femmes de disposer réellement de temps libre. Les services collectifs doivent être conçus comme des compléments, modulables et respectueux des souhaits des familles.
Points d’attention pour une mise en œuvre réussie
Une réflexion qui nourrit notre quotidien
Pour Mary et pour le lectorat de MadameMary.fr, la réflexion de Kollontai ouvre une porte importante : comment imaginer un quotidien où travailler ne signifie pas s’épuiser à la maison ? Les idées de collectivisation des soins invitent à repenser non seulement les services publics, mais aussi nos façons de partager le temps, l’attention et les responsabilités. Elles sont une source d’inspiration pour rêver des villes et des villages où la vie collective soutient réellement la vie de famille, sans la remplacer.
