Le cinéma espagnol a besoin d’autres drames : stop aux clichés de la « campagne romantique » et de la Guerre civile
On a l’impression qu’un thème a remplacé l’autre dans le cinéma espagnol : si la production s’est longtemps penchée sur la Guerre civile, voilà que les récits de citadins fuyant tout pour s’installer à la campagne font désormais florès. De films comme As bestas à Alcarràs, en passant par Un amor ou le récent Sorda qui rafle les nominations, on voit se dessiner une tendance forte — mais réductrice — qui finit par desservir la diversité des histoires possibles dans notre cinéma.
Chez MadameMary.fr, on aime les histoires qui résonnent, qui parlent au quotidien et aux émotions. Mais on aime aussi la variété. Les mêmes décors ruraux, les mêmes angoisses bucoliques, les mêmes questionnements identitaires se répètent jusqu’à l’overdose alors que la société espagnole, comme toute société moderne, recèle tant d’autres récits qui mériteraient d’être portés à l’écran.
Pourquoi cette obsession pour la « España vaciada » et la fuite à la campagne ?
Plusieurs films récents explorent la supériorité morale supposée de la vie rurale face à la vacuité urbaine. Il y a dans ces récits une nostalgie, une volonté de revenir à l’essentiel, souvent renforcée par des paysages sublimes et une mise en scène contemplative. Mais ce courant a ses limites : il propose une vision unilatérale, presque romantique, de la vie hors des villes, et finit par oublier la complexité des enjeux contemporains — économiques, sociaux, générationnels — qui traversent aussi ces territoires.
Par ailleurs, la popularité de ce motif alimente une forme de mythe national : « toute histoire espagnole digne de prix doit se dérouler hors de Madrid ». On plaisante, on raille, mais la question mérite d’être posée. Ne serait-il pas temps d’élargir la palette ?
Idées de drames contemporains que l’on aimerait voir au cinéma
Le cinéma de proximité : raconter l’ordinaire autrement
Ce que proposent ces idées, c’est de prendre le « quotidien » au sérieux sans en faire systématiquement une carte postale. Les enjeux du logement, les frictions urbaines, l’angoisse des transports, la solitude numérique ou les micro-conflits communautaires sont autant de terrains dramatiques riches et contemporains. Ils nous parlent, nous touchent et nous ressemblent — et pourtant, ils restent souvent absents des palmarès et des grandes cérémonies.
Le vrai défi pour les créateurs espagnols serait d’oser des récits qui n’utilisent pas la ruralité comme un simple motif esthétique ou un ressort identitaire, mais qui explorent l’urbanité, la précarité, l’humour noir du quotidien, la complexité des relations modernes. Un film peut très bien être profondément espagnol tout en se déroulant dans un bloc d’immeubles madrilène, une station de métro ou un groupe de voisins en guerre passive-agressive.
Pourquoi ces nouvelles propositions fonctionneraient
La place des femmes, des aînés et des invisibles
Autre manque : la pluralité des voix. Beaucoup de récits primés continuent de privilégier un certain point de vue. On rêve de films qui mettent en avant les trajectoires de femmes de tous âges, de personnes âgées, de travailleurs précaires, de communautés invisibilisées. Ces perspectives offrent des récits puissants, intimes et universels à la fois.
Par exemple, un drame sur une aide à domicile qui navigue entre précarité et dignité, ou un récit centré sur des mères solo face aux contradictions d’un système bureaucratique, auraient autant de potentiel émotionnel et critique que n’importe quel « western rural ».
Un appel aux cinéastes : inventer le quotidien
Le cinéma n’a pas besoin d’abandonner la poésie ni le goût du paysage, mais il gagnerait à élargir son regard. La richesse de l’Espagne contemporaine se trouve dans sa diversité d’espaces et de vies — urbaines comme rurales — et il est temps que les scénarios le reflètent. Rêvons d’un cinéma qui raconte les petites fêlures du monde moderne avec autant de talent que les grandes fresques historiques, qui sache faire rire et grincer des dents, émouvoir sans se répéter.
Pour Mary et l’équipe de MadameMary.fr, le cinéma est un miroir et une fenêtre : ouvrons-le sur des histoires inattendues, sur nos rues, nos bus, nos groupes WhatsApp, nos embouteillages et nos gares souterraines. Le quotidien est une mine d’or dramatique — il suffit d’y plonger avec curiosité et audace.
